René Magritte, The False Mirror (1928)
La lecture d’un article récent de Fred Cavazza, représentatif de la pensée dominante sur ce que l’on appelle l’IA par abus de langage, montre l’importance d’expliciter les limites du cadre “d’adaptation” qui nous est proposé comme une voie nécessaire, voire désirable au nom du progrès et d'une certaine résignation devant l'inévitabilité. Bref, une adaptation incontournable.
Cette nécessité d’adaptation est présentée comme applicable à tout le monde, sauf aux instigateurs et propriétaires actuels des produits en question.
Le déploiement de produits à base d’apprentissage machine massif, positionnés comme des intelligences artificielles conversationnelles et cognitives, est régulièrement présenté comme une “rupture civilisationnelle” (sic), avec toutes sortes d’idées allant du concept de “travailleur virtuel” aux “équipes hybrides” en passant par le “travail synthétique”. Derrière ces concepts, il s’agit d’imposer un véritable fait accompli technique dont il serait vain de questionner les fondements et les principes. Cela nous imposerait naturellement – et à des fins de survie matérielle, sociale, voire intellectuelle – une adaptation… Cette nécessité d’adaptation est présentée comme applicable à tout le monde, sauf aux instigateurs et propriétaires actuels des produits en question. Ainsi, il serait judicieux d’intégrer “les IA” comme parties prenantes actives de nos systèmes juridiques, économiques, sociaux et – soyons fous, “disruptons”, que diable! – politiques, au même titre que les “personnes morales” que sont nos entreprises et associations. C’est ce type de thèse qui a mené au fameux – et funeste – cas “Citizens United v. US” devant la Cour Suprême étatsunienne, dont la décision a permis à quelques milliardaires d’acheter leur accès au pouvoir exécutif du pays, en particulier lors de la dernière élection présidentielle – et vous pouvez prendre “dernière” dans l’acception que vous voulez, car toutes pourraient s’avérer exactes. Mais, est-il raisonnable de considérer une personne morale capable de mobiliser des moyens considérables comme “un citoyen” normal autorisé à avoir des opinions politiques? Quid d’instances d’IA dont on veut d’un côté protéger les opérateurs en les considérant comme des “plateformes neutres” sans responsabilité pour ce que font leurs usagers des capacités qu’elles leur vendent, et de l’autre permettre une participation asymétrique dans les collectivités humaines?
Les milliardaires et autres entrepreneurs qui prétendent aujourd’hui que la démocratie entrave leur liberté ont bâti leurs fortunes sur le substrat de l’investissement public. Ce n’est pas simplement ironique. C’est une hypocrisie structurelle.
Du reste, la question des principes ou de l’autorité en vertu de laquelle ces produits de simulation cognitive sont déployés à une échelle telle que les systèmes énergétiques en sont affectés et avec eux les limites planétaires, n’aurait pas à être posée. Ce n’est pas seulement une question d’institutions : c’est une augmentation massive de throughput – calcul, énergie, infrastructures de refroidissement – décidée hors de toute délibération et aux dépens des limites planétaires.
Intelligence artificielle, données, calcul: quelles infrastructures dans un monde décarbonné? – The Shift Project, octobre 2025
Quant aux conséquences, elles doivent bien être supportées par tous puisque ces systèmes débordent de vertus évidentes et d’atouts dont la société toute entière pourra bénéficier dans un “futur radieux”. Pourtant, si nous posons la question de savoir en vertu de quelle autorité ces systèmes sont déployés pratiquement sans aucun cadre légal digne de ce nom, la réponse est évidente: la logique du marché et l’accumulation de capitaux privés, et non la délibération démocratique.
Considérons ce que sont réellement les modèles d’IA : ils sont entraînés à partir des connaissances accumulées par l’humanité – recherche publique, éducation ouverte, Wikipédia, articles universitaires, livres, forums, référentiels de code. Il s’agit de connaissances produites collectivement, un bien commun au sens où l’entend Elinor Ostrom dans ses travaux reconnus par un Prix Nobel d’Economie en 2009. Pourtant, leur valeur a été appropriée et privatisée par une poignée d’entreprises sans aucun accord de gouvernance, sans mécanisme de compensation, sans consentement des ayant-droits et sans intégration d’une réflexion sur le bien commun. L’extraction des données d’entraînement ressemble structurellement aux appropriations antérieures les plus extrêmes, dont une caractéristique est de faire peser les conséquences et “externalités” négatives sur la société, pendant que les bénéfices sont captés par les intérêts particuliers. A ceci près qu'ici le principe consiste à installer durablement des outils actifs dont un usage mal géré mènera à la détérioration cognitive des usagers d'une manière analogue à la détérioration des débats publics induite par les nouvelles plateformes médiatiques – qu'on a bien tort de qualifier de sociales. Or, ce déploiement rapide dans des conditions n'ayant fait l'objet d'aucune délibération ailleurs que dans les réunions de fondateurs et d'investisseurs institutionnels – dont on ne perçoit que les échos, parfois drolatiques comme par exemple l'épisode du faux départ de Sam Altman d'OpenAI qui a mené au débarquement en règle des idéalistes de la troupe – n'est pas simplement problématique. Il constitue un effort délibéré de prendre le contrôle informationnel, éducatif et cognitif de sociétés entières, réduites à un état de captivité intellectuelle.
Ce grand mouvement n'est pas un plan occulte ou un complot, mais simplement la pente de moindre résistance correspondant à la promotion d'intérêts particuliers assez décomplexés, qui ne voient aucun problème à mener cette guerre non-cinétique sous prétexte de libre concurrence, d'ouverture – sélective – des marchés et de confiance aveugle dans leur "mécanismes" pour faire émerger la "bonne" solution, quand elle n'est pas tout bonnement la "meilleure solution". Notez ici combien le langage employé pour parler de la dynamique des marchés emprunte à une sorte de déterminisme et d'inévitabilité: les conséquences auxquelles conduit le fonctionnement débridé de la concurrence censément la plus ouverte sont présentées comme procédant de "mécanismes" de marchés supposés être "parfaits". Il n'y a donc aucune intention, mais uniquement des participants supposés opérer sur un pied d'égalité pour promouvoir leur champion. Que les principes de fonctionnement desdits champions n'aient été aucunement examinés du point de vue de leur impact sur les communs n'a aucune importance... puisque le marché a raison.
Bref, il s'agit bien d'une guerre non-cinétique – une force coordonnée déployée pour atteindre des objectifs politiques impossibles à obtenir par des processus légitimes – avec un agenda idéologique précis qui mène à la disparition de l'autorité publique et à l'émergence de quasi-États privés.
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